Jean Moulin - Artiste, Préfet, Résistant...

Rodez, Aveyron - plus jeune préfet de France

Jean Moulin est nommé préfet de l'Aveyron le 26 janvier 1937 alors qu'il est toujours officiellement secrétaire général de la Somme, mais détaché au ministère de l'Air. Il n'y prend ses fonctions que le 20 mars pour un passage éclair à Rodez. Par décret du 24 avril publié au Journal Officiel du 25, il est en effet placé hors cadre et heureux de reprendre son poste de chef de Cabinet au ministère de l'Air. Après le chute du cabinet Chautemps du 14 janvier 1938, Pierre Cot passe du ministère de l'Air à celui du Commerce et de l'Industrie, toujours avec Moulin, jusqu'à la démission de Chautemps le 10 mars. Jean Moulin, toujours hors cadre rattaché à la préfecture de la Seine se retrouve sans affectation jusqu'au 20 avril 1938, date à laquelle il est à nouveau nommé préfet de l'Aveyron, trois jours après le décès de son père.

Il s'affaire à Paris pour obtenir les moyens de recruter un jeune chef de Cabinet, Georges Brottes, qui devait être pour lui un excellent collaborateur et qui dira de lui : « Il avait une grande autorité et un grand ascendant sur ses collaborateurs. ». Un autre collaborateur, le jeune commissaire de police Morette dira quant-à lui : « Il avait au plus haut degré le sens de l'humain ».

Il rejoint Rodez le 1er juin, et dès le 3 reçoit ses amis Cot, Chatin et Labarthe qui sont venus le rejoindre pour de longues randonnées à vélo. Le dimanche 12 juin, c'est un tout autre visiteur qu'il reçoit, le Cardinal Verdier, enfant du pays, qui vient poser la première pierre du pavillon de l'Enfance à l'hôpital de Rodez.

À Rodez, il se lie d'amitié avec Paul Ramadier, alors ministre du Travail, dont il partageait les vues sociales et qui témoigna ainsi : « Un de ses premiers traits était cette gentillesse si simple, si douce, si insinuante, […], sans que l'on sente chez lui un effort quelconque pour vous séduire. Il avait une manière si naturelle, si simple d'être lui-même, d'être brillant, que les méfiances tombaient. On était frappé par son intelligence vive. Il comprenait les raisons de ceux qui s'opposaient à lui. L'administration était pour lui un gouvernement des hommes, qui cherchait toujours le chemin de la raison et le chemin du cœur. ».

Jean Moulin séduit également Joseph Monsservin, président du conseil général. Même les milieux religieux ont apprécié ce préfet du Front populaire. Le 28 décembre 38, vers la fin de son séjour en Aveyron, la supérieure du couvent de Sainte-Marie de l'Assomption, de Cayssiols, lui écrit  :

Je tiens à vous exprimer notre bien sincère et très vive reconnaissance pour votre délicate bienveillance envers notre œuvre. Nous en sommes très touchées.

Votre bonté nous fait d'emblée vous classer parmi les tout premiers dans la liste de nos bienfaiteurs…

[signé] Sœur Marie-Angèle, Supérieure.

Vers la fin de 1938, Jean Moulin a vent que la préfecture d'Eure-et-Loir sera sous peu vacante. Il s'empresse de faire une demande pour ce poste extrêmement enviable, en raison de sa proximité de Paris.

Le dernier devoir qu'il accomplit avant son départ de Rodez est d'accueillir, le 30 janvier 1939, 700 réfugiés espagnols, femmes et enfants...

Chartres, Eure-et-Loir - l'approche inéluctable de la guerre

Nommé par décret du 21 janvier 1939, après quelques jours de liberté au ski à Megève, il prend possession de son poste à Chartres le 22 février, dans une préfecture qu'il juge « pourvue de tout le confort désirable. [...] à la fois fastueuse et de mauvais goût... ».

Dès son arrivée, il est emporté par le flot de ses fonctions. Un des premiers dimanches est consacré au banquet Marceau, "enfant glorieux de Chartres", pour lequel Jean Moulin se prend d'un grand enthousiasme et prononce un discours tout vibrant de patriotisme.

Outre ses tâches habituelles de préfet, au cours du printemps 1939, il organise la défense passive du département. Il est plus que quiconque conscient que la guerre est proche. Il fait par exemple éditer une brochure de 16 pages intitulée « Que faire en cas d'attaques aériennes ? ». Il organise en même temps une exposition pour le 150e anniversaire de la Révolution qui doit être inaugurée le 31 août et dont il dessine lui-même l'affiche (voir notre chapitre « L'Artiste / Affiches »). Cette exposition sera annulée pour cause de mobilisation générale.

Avec la guerre qui s'annonce plus que probable, son département, proche de Paris, est un champ d'expériences pour de nombreux services militaires et civils. Cela lui vaut de nombreuses visites de ministres, parlementaires et généraux et lui procure l'honneur d'une première rencontre, à Maintenon au nouveau QG de l'Amiral Darlan, avec Winston Churchill.

Le 1er septembre 1939, les troupes allemandes envahissent la Pologne. Le 3 septembre la France et le Royaume-Uni déclarent la guerre à l'Allemagne : c'est le début de la Seconde Guerre mondiale. Le 17 juin 1940, Jean Moulin, resté à son poste, accomplira ce que de nombreux historiens considèrent comme le premier acte de résistance (voir notre chapitre « Le Résistant / Premier combat »).

Télégramme du 1er septembre 1939, du Ministre de la Guerre au préfet d'Eure-et-Loir.
Ce télégramme annonce au préfet l'ordre de mobilisation générale.