Jean Moulin - Artiste, Préfet, Résistant...
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La drôle de guerre
Sergent aviateur ou affecté spécial ?

Jean Moulin est conscient de l'imminence d'un conflit avec les puissances de l'Axe. Si ce conflit éclate, il ne veut pas rester en arrière, dans une position d'affecté spécial, alors que les hommes de son âge seraient au front. Pendant qu'il était au ministère de l'Air, il s'est fait affecter dans l'Aviation, à la base aérienne 117 d'Issy-les-Moulineaux, avec le grade de sergent. Dès le 14 septembre 1938, il demande au ministère de l'Intérieur d'être, en cas de conflit, déchargé de sa fonction de préfet afin de pouvoir rejoindre sa base. Il réitère cette demande à plusieurs reprises, notamment par courrier du 1er décembre 1938. Le 28 mars 1939, le ministre lui répond :

Votre présence au poste que vous occupez m'apparaissant comme absolument indispensable au bon fonctionnement du service de la mobilisation, tout au moins pour un temps limité, je vous prie de bien vouloir demander d'urgence, à l'autorité militaire compétente, votre classement dans l'affectation spéciale, pour une durée de un mois.

Dès réception, il reformule une nouvelle demande, repoussée comme les précédentes. Le 2 septembre 1939, mobilisation générale. En appel différé de 30 jours, par lettre du 24 septembre 1939, il demande à rejoindre sa base le 2 octobre. Le 1er octobre, il est maintenu à son poste jusqu'au 12 décembre. Le 15 novembre, il fait une nouvelle demande au ministre de l'Intérieur en proposant le nom d'un préfet en retraite qui pourrait le remplacer à Chartres. Le 14 décembre, il est convoqué à Tours pour une première visite médicale de personnel navigant. On lui détecte une insuffisence de un dixième à l'oeil gauche. Il demande à subir une contrevisite qui a lieu le 23 décembre. Cette fois, la vue est normale, mais on lui fait des difficultés du côté de la tension ! Il rentre à la base 117 et apprend que, sur démarche insistante du ministre de l'Intérieur, il est remit en affectation spéciale pour une durée indéterminée. Dès le lendemain, 24 décembre, il demande à voir le ministre Albert Sarraut qui le reçoit aimablement, mais sa décision est irrévocable. Jean Moulin doit rejoindre Chartres.

Journées tragiques de Chartres

Le 10 mai 1940, les allemands envahissent la Belgique et les Pays-Bas. Capitulation des Pays-Bas le 14 mai puis de la Belgique le 28 mai. Pour les allemands, la route de Paris est ouverte. Les troupes françaises reculent et la panique s'empare de la population. Par centaines de milliers, Belges et Français quittent leur foyer chargés de valises et de ballots hétéroclites, en auto, en charette, à bicyclette, à pied, souvent sous le mitraillage des avions de la luftwaffe.

Chartres voit ainsi passer des files de ces réfugiés et héberge malades et blessés. La ville et le département subissent de perpétuels bombardements, des maisons et des fermes flambent.

On voit alors Jean Moulin déployer une activité prodigieuse pour essayer d'enrayer la panique, pour ravitailler Chartrains et réfugiés, et faire transporter blessés et invalides dans des abris. Il est rejoint à Chartres par le Docteur Mans, un vieux camarade de Montpellier qu'il a beaucoup fréquenté à Amiens où il était inspecteur départemental d'hygiène. Il est accompagné de collaborateurs qui avec lui ont fuit la Somme. Parmi eux, Jane Boullen, infirmière en chef, qu'il appelait affectueusement Petit Boullen et qui lui servit d'aide de camp et de chauffeur. Après la guerre, elle adressa à Laure Moulin un témoignage poignant, notamment au sujet de sa première sortie dans Chartres, à ses cotés :

Ce préfet imperturbable me rappelle soudain Lawrence d'Arabie [...] Dans un silence de mort, nous arrivons dans les vieux quartiers de la ville ; il y a des blessés et des morts ; une terrible panique se lit sur les visages de ceux qui sont restés. Il faut l'avoir vu se pencher près d'un mourant pour savoir ce que son âme contenait de force et d'humanité. Il n'était pas religieux, mais il avait une âme si sensible et si vibrante qu'après cette première sortie avec lui dans les quartiers bombardés, j'avais l'impression que j'approchais un saint.

Il vous faut absolument, sur ces heures tragiques, lire le journal intitulé « Premier combat » que Jean Moulin rédigea en février et mars 1941, et que sa soeur publia après guerre.

Probablement le 14 juin, Jean Moulin ordonne à Jane Boullen de quitter Chartres pour rejoindre sa mère et sa soeur à Montpellier. Il charge, dans sa propre voiture qu'il lui confie, quelques objets qu'il veut mettre en sureté.

À peine vient-elle de partir que le commandant Henri Manhès débarque à la préfecture. Jean Moulin avait connu cet officier d'aviation lorsqu'il était au cabinet du ministre de l'Air. Dix ans plus tard, Henri Manhès évoquait cette rencontre décisive :

J'eus l'honneur d'être son confident et son second dans la Résistance, depuis l'époque où nous décidâmes, dans son cabinet de préfet d'Eure-et-Loir, à Chartres, au cours de la nuit du 14 au 15 juin, de ne jamais abandonner le combat, quel que fût l'aboutissement de la poussée hitlérienne.

Le lendemain, 15 juin, sachant que l'ennemi est proche, Jean Moulin écrit à sa mère et à sa sœur une lettre émouvante, mais sans découragement.


Le 14 juin après-midi, plusieurs centaines de bombes sont larguées sur Chartres et les tirs de mitrailleuses par des avions survolant la ville à basse altitude s'intensifient. Jean Moulin qui a pu obtenir plusieurs centaines de kilos de pain de son collègue de Blois, et qui avait anticipé la situation en faisant des réserves de vivres, continue la distribution auprès des chartrains et des réfugiés. Il est aidé, pour cela, par un conseiller municipal, M. Besnard et par l'ancien maire de Chartres, M. Vidon, qu'il charge des fonctions de maire.

Le 16, avec des moyens et du personnel de fortune, notamment quelques cavaliers boulangers mis à sa disposition par le colonel de Torquat, il fait rouvrir trois boulangeries. Le colonel de Torquat témoignera plus tard :

Face aux allemands

Jean Moulin sait que les allemands pénètrent rarement de nuit dans une ville. Il convoque Mgr Lejards, vicaire général de l'archevêché, et M. Besnard, conseiller municipal pour qu'ils soient à ses côtés lorsque l'ennemi se présentera. Dès 6 heures, ils sont debout dans la cour de la préfecture. À 7 heures les premiers motocyclistes allemands passent, puis des automitrailleuses. Puis c'est une grosse voiture qui vient stopper devant eux. Plusieurs officiers en descendent. Le plus âgé d'entre eux demande qui ils sont. Jean Moulin décline leurs titres et ajoute :

La fortune des armes vous amène en vainqueurs dans notre ville. Nous nous inclinons devant la loi de la guerre, et je puis vous affirmer que l'ordre ne sera point troublé si, de votre côté, vous nous donnez l'assurance que vos troupes respecterons la population civile et spécialement les femmes et les enfants.

Les allemands repartent aussitôt. À 18 heures, deux officiers allemands viennent chercher le préfet , sous prétexte que le général le demande. Ils le conduisent dans un bel immeuble, et là, il exigent que le préfet signe un « protocole » établissant que des troupes africaines de l'armée française ont commis des violences et des atrocités sur des femmes et des enfants.

Jean Moulin refuse de signer ces fausses allégations dont le seul but est de déshonorer l'armée française. Les injures et les coups pleuvent sur le préfet. Devant son refus réitéré, ils le conduisent à St-Georges-sur-Eure, au hameau de la Taye, à quelques kilomètres de Chartres. Là, ils le jettent et l'enferment dans un cabanon, sur le cadavre mutilé d'une femme. On le sort enfin, à la nuit tombée, pour le reconduire à Chartres. Les coups pleuvent à nouveau. Ils abandonnent à 1 heure du matin et l'enferment dans un local de la conciergerie de l'Hôtel Dieu, en compagnie d'un tirailleur sénégalais en disant : « demain, nous te ferons signer ».

Jean Moulin sait que le lendemain il ne pourra plus résister à ses bourreaux. Dans la pièce où on l'a enfermé, le sol est jonché de débris de verre, résultat des bombardements. Il en saisit un et se tranche la gorge. À 5 heures, une patrouille le découvre, debout, se vidant de son sang. Alerte des allemands, un major le fait conduire à l'hôpital tout proche. Mais très vite, ses bourreaux de la veille viennent le rechercher. Ils font halte devant l'hôtel de France, quartier général de l'État-major allemand. Laissé dans la voiture à la garde d'un soldat, il entend une violente discussion entre l'officier nazi et son chef hiérarchique, puis, sur ordre de ce dernier, Jean Moulin est ramené à la préfecture.

Révocation

Jean Moulin se rétablit assez vite et reprend sa tache de préfet pour régler les questions de ravitaillement, faire rouvrir les boulangeries avec des ouvriers de fortune en attendant le retour des propriétaires. Il fait procéder à la récupération du bétail qui errait dans la campagne. Ainsi le département ne manqua ni de pain ni de viande. Pour payer les fonctionnaires, il fait émettre des bons par la Chambre de Commerce et obtient deux prêts par la Banque de France.

Dans les mois qui suivent, comme en témoignent les nombreuses lettres qu'il a reçues et ses échanges avec le Feld-Kommandant, le préfet se fait le porte parole et le défensseur des maires et des victimes des exactions perpétrées par l'occupant. Ces protestations énergiques eurent un effet certain face au Feld-Kommandant Von Gütlingen, un vieux militaire, non nazi, du temps de Guillaume II, qui avait conservé le sens de l'honneur. Il fut brutalement mis à la retraite le 27 septembre 1940, et son remplaçant, le major Ebmeier, fut beaucoup moins conciliant.

Au début de septembre, Jean Moulin reçoit la visite de son ami Pierre Meunier. Pierre Meunier affirme que dès cette première rencontre, Jean Moulin lui a exposé ses projets d'organisation de la Résistance. Il envisageait de donner sa démission, mais il se rangea à l'avis de Pierre Meunier qui le lui déconseilla. Il comprit en effet que son départ spontané attirerait l'attention des autorités qui le mettraient certainement sous étroite surveillance.

La révocation de Jean Moulin est prise par décret du 2 novembre 1940 pour effet au 16 novembre. La presse s'en fait écho et elle est unanime à exprimer ses regrets et à faire l'éloge de ce préfet dévoué, intelligent et courageux. Cette nouvelle consterne la population, les marques de sympathie affluent. Le Feld-Kommandant Ebmeier lui-même lui fit rendre les honneurs et termina son discours d'adieu en ces termes :

Je vous félicite de l'énergie avec laquelle vous avez su défendre les intérêts de vos administrés et l'honneur de votre pays.


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