Jean Moulin - Artiste, Préfet, Résistant...

Nos quelques pages sur la Résistance n'ont pas l'ambition de constituer une référence sur le sujet où la période. Notre seul souhait est qu'il vous soit agréable de les lire.

Départ de Chartres

Avant d'aller s'établir dans le midi, Jean Moulin passa une quinzaine de jours à Paris et dans la Somme chez le Docteur Mans. À Paris, il rencontre Pierre Meunier à qui il demande de contacter, avec l'aide de Robert Chambeiron, les groupuscules de résistants qui s'étaient formés dans la capitale. Ils prirent ainsi contact avec Maurice Ripoche, capitaine aviateur qu'ils avaient connu au ministère de l'Air, et qui avait constitué un groupe qui deviendra « Ceux de la Libération ». Ils rencontrèrent également une équipe qui deviendra « Ceux de la Résistance ».

Jean Moulin leur envoya plus tard Henri Manhès pour leur donner une liaison avec les mouvements qu'il avait lui-même contactés en zone sud.

Recherches et rencontres des mouvements naissants

Après un passage par Montpellier auprès de sa mère et de sa sœur, il s'installe officiellement dans la maison familiale de Saint-Andiol où il se déclare agriculteur. À Montpellier et Saint-Andiol, il vit sous son vrai nom, mais à Marseille, il s'inscrit dans les hôtels sous le nom de Joseph Mercier. Il s'est laissé pousser la moustache et porte des lunettes fumées, ce qui change un peu sa physionomie pour ceux qui l'auraient connu.

Son ami Louis Daniélou, qui a rejoint les Forces Françaises Libres sous le nom de Louis Clamorgan, lui procure une feuille de démobilisation de la marine, absolument en règle. Par l'intermédiaire du père Brown, pasteur américain installé à Marseille, Pierre et Néna Cot lui font parvenir les attestations prouvant qu'il est professeur de droit administratif à l'université de Columbia.

Dans le sud, Jean Moulin cherche à rencontrer des personnes qui, comme lui, n'acceptent pas la défaite et sont hostiles au régime de Vichy. Il est rejoint par son amie Antoinette Sachs qui va l'accompagner, un homme qui voyage en compagnie d'une jolie femme a moins l'air d'un conspirateur ! Antoinette l'aide à trouver des hôtels sûrs à Marseille et sur la Côte d'Azur. Souvent elle le suit avec dans son sac sa véritable carte d'identité, Jean portant sur lui celle au nom de Joseph Mercier. Vers les derniers jours de 1940, ils rejoignent le commandant Henri Manhès à Cagnes près de Nice. Courant janvier 1941, Jean Moulin envoie Manhès à Paris faire la liaison avec Meunier et Ripoche et participer à la mise sur pied du mouvement « Ceux de la Libération ».

À Marseille Antoinette et Jean retrouvent Jane Boullen, l'infirmière qui avait secondé Jean au cours des derniers jours tragiques de Chartres. Arrêtée dans le nord pour avoir fait évader des prisonniers de guerre, elle a pu s'évader et se réfugier dans le sud où elle a réussi à se faire nommer assistante sociale à l'état-major de l'Armée de l'Air à Aix-en-Provence. Par l'intermédiaire d'amis, elle a réussi à faire partir par mer des soldats anglais. Ils vont tous trois chercher une voie qui permettrait à Jean Moulin de gagner Londres. Jane Boullen lui présente ses contacts et notamment Jacques Monod, professeur à Marseille et l'un des premiers membres du mouvement Combat. C'est elle aussi qui retrouve à Marseille, mourant de faim sur le Vieux-Port, le jeune Jean Choquet, fils d'un chef de bureau à la préfecture de la Somme. Jean Moulin l'engage comme courrier et agent de renseignement et l'installe à Avignon. C'est lui qui lui gardera et lui amènera en gare son vélo, moyen de transport entre Avignon et Saint-Andiol.

Jean Moulin multiplie les rencontres. En juillet 1941, chez Marcel Recordier, natif d'Eyguières dans les Alpilles et médecin à Marseille, il rencontre pour la première fois le capitaine Henri Frenay. Frenay a créé un petit journal clandestin, Vérités et un mouvement encore embryonnaire Mouvement de Libération Nationale. Plus tard, le journal de Frenay Vérités devait fusionner avec celui de Jean Letourneau, Libertés, sous le nom de Combat, et le mouvement lui-même devait adopter le nom du journal pour devenir le mouvement Combat.

Jean Moulin se rend également à Lyon pour y rencontrer des noyaux de résistance, en particulier dans le monde de la presse et à la faculté de Droit. Il a, entre autres, des contacts avec Rémy Roure, François de Menthon, Paul Bastid. Parmi ces contacts, seul Paul Bastid, qui avait été l'un de ses professeurs de droit à Montpellier, connaissait sa véritable identité.

Il veut aussi rassembler toutes les informations possibles sur la zone nord et se rend donc à Paris en avril 1941, en franchissant la ligne de démarcation dans une propriété qu'a Joseph Paul-Boncour sur les deux rives du Cher. À Paris, il voit principalement Pierre Meunier, Robert Chambeiron, Antonin Mans et son fidèle chef de cabinet de Chartres, Jean Décote, lui aussi renvoyé de la préfecture et en résidence surveillée à Viroflay. La fille et le gendre de Jean Décote, Mme et M. Dumas, s'étaient installés dans un café rue de Wattignies qui servit, comme plus tard leur restaurant de la rue de Provence, de « boîte aux lettres » aux Résistants proches de Jean Moulin.

Riom - procès de la IIIe République

Après une douzaine de jours à Paris, Jean Moulin rentre juste à temps pour honorer une convocation de la Cour suprême de Justice de Riom qui instruit le procès des derniers dirigeants de la IIIe République, parmi lesquels l'ancien ministre de l'Air Pierre Cot. Cette convocation, rédigée à la main par le juge Tanon le 23 avril 1941 et relayée par le Parquet de Tarascon le 25 avril, lui demande de se présenter au Palais de Justice de Riom le lundi 5 mai à 10 heures. Jean Moulin et son entourage sont inquiets. Il pourrait être inquiété pour l'aide qu'il avait lui-même apportée aux Républicains espagnols. Au cours de sa déposition, Jean Moulin défend son ancien patron Pierre Cot avec fermeté et se couvre lui-même assez habilement relativement aux livraisons de matériels et de pilotes aux Républicains espagnols.

Départ pour Londres

Tout en poursuivant ses contacts, Jean Moulin cherche une voie pour rejoindre Londres.

Première tentative

À Marseille, il fait la connaissance de Mme de Larminat qui, accompagnée de sa fille de 13 ans, cherche à rejoindre son mari, rallié à la France Libre. Jean Moulin lui propose d'organiser un départ commun, via l'Espagne et le Portugal, sous les identités de M., Mme et Mlle Mercier. Le 7 décembre 1940, il sollicite un ancien subordonné, sous-préfet de Dreux devenu secrétaire général à Toulouse, pour obtenir les documents nécessaires. Cet ancien collaborateur, non content de lui refuser son aide, le dénonce au ministère de l’Intérieur qui adresse un télégramme à la Police des frontières indiquant que l'ancien préfet Moulin cherche à quitter la France.

Mme de Larminat cherchera et trouvera une autre filière auprès de M. Denis, agent secret israélite, qui lui permettra de quitter la France en février 1941. Jean Moulin déclina l'offre de cet agent qui, pour ses services, lui demandait la somme de 50 000 francs, espérant trouver une voie moins coûteuse.

Chasse aux documents

N'ayant pu obtenir de passeport par son ancien collaborateur toulousain Jean Moulin confie cette préoccupation à Manhès. Celui-ci, usant d'audace et d'un brin d'escobarderie, en obtient un auprès de la sous-préfecture de Grasse.

Entre-temps, Vladimir Vochoc, consul de Tchécoslovaquie lui avait remis un passeport tchèque au nom de Joseph Mercier, qu'il n'utilisa finalement pas, et mis en contact avec Hugh Fullerton, consul des États-Unis. Ce dernier lui délivra à deux reprises une autorisation valable quinze jours pour se rendre à l'université de Columbia où il était censé reprendre ses cours. Ces autorisations furent malheureusement périmées avant qu'il ne pût les utiliser.

Mais, outre un passeport, il lui fallait aussi un visa de sortie. Jean Moulin tenta sa chance à la sous-préfecture de Grasse, un samedi, jour creux où il n'y avait qu'un seul employé au bureau compétent. Devant l'insistance de Jean Moulin, cet employé sortit pour prendre conseil auprès de son supérieur. Pendant cette courte absence, Jean ouvrit prestement un tiroir, en tira un cachet qu'il apposa sur son passeport. Lorsque l'employé revint avec une réponse négative, Jean prit un air contrarié mais sorti en riant sous cape !

Ultimes préparatifs

S'il avait prévu de voyager sous l'identité de Joseph Mercier, il lui fallait aussi pouvoir prouver sa véritable identité à son arrivée à Londres. Il choisit de couper en deux sa carte du ministère de l'Intérieur, d'en glisser une moitié protégée par un papier imperméable dans un tube de dentifrice, et de cacher l'autre dans la poignée de sa valise décousue puis soigneusement recousue. Pour informer ses proches, il est convenu qu'après son passage en Espagne, il enverra une lettre adressée à une Mme Lise Béranger en gare d'Avignon - un tableau était en effet réservé dans certaines gares à l'affichage de lettres et de messages destinés à des voyageurs de passage. A son arrivée à Londres il doit faire diffuser par la radio le message : « Henri Delacour bien arrivé ». Lors de son dernier passage à Saint-Andiol, après le 15 août, il prend soin d'écrire trois cartes interzones qu'il confie à sa cousine Marcelle Sabatier, institutrice en Seine-et-Oise, qui, pour donner le change aux autorités, doit en poster une chaque mois depuis Paris.

Il fait ses adieux à sa sœur le 20 août 1941, mais ne partira finalement que le 9 septembre.

Attente à Lisbonne

Il quitte Marseille par le train le 9 septembre 1941 et entre en Espagne à Cerbère, passe une nuit à Barcelonne, une nuit à Madrid et franchit la frontière portugaise à Valencia de Alcantara, le 12 septembre. Arrivé à Lisbonne, il s'installe à la pension Algarve, rua Nova de Almada. Plus tard, il prend une chambre à la Pensao Alemtaja, largo da Trindada. Dès son arrivée il prend contact avec les autorités américaines et britanniques. Il est bien accueilli, car recommandé par les consuls de Tchécoslovaquie, de Chine et des États-Unis à Marseille, mais il doit patienter plus d'un mois avant qu'on lui trouve une place dans un avion en partance pour Londres. Il utilise ce temps pour rédiger un long rapport sur les mouvements de résistance qu'il a rencontrés (historique, objectifs, activités actuelles) et sur sa vision de la nécessaire organisation de ces réseaux (liaison avec Londres, communications entre mouvements, nécessité d'une aide immédiate).

Enfin Londres !

Un avion étant enfin disponible, il quitte Lisbonne le 19 octobre 1941. Il arrive à l'aéroport de Poole près de Bournemouth dans le Dorset, le 20 octobre. Les anglais lui font subir un interrogatoire serré au cours duquel il refuse, pour des questions de sécurité, de divulguer les noms de ses contacts dans les mouvements de résistance. Les anglais le maintiennent à l'isolement pendant 48 heures, le temps de vérifier ses dires et, dans leur rapport, le qualifient de sincère [ils utilisent le terme anglais genuine].

Le major Eric Piquet-Wicks, responsable de la section R/F du S.O.E. (section chargée des relations avec la France Libre au sein du S.O.E. - Special Operations Executive, Direction des Opérations Spéciales), le reçoit à Londres le 24 octobre 1941. Ce même matin, un officier du BCRA – Bureau Central de Renseignement et d'Action de la France Libre – vient le chercher. Le lendemain 25 octobre il est reçu par le général de Gaulle pour un long entretient qui fut décisif pour la Résistance. Chacun expose à l'autre ses vues et ses buts. Ils se rencontrent à nouveau à plusieurs reprises au cours des mois de novembre et décembre.

Le message attendu par Laure Moulin qui doit lui confirmer l'arrivée de son frère à Londres est diffusé par la radio le 25 octobre, sous une forme légèrement modifiée - Henri Delacour se porte bien - afin que l'ennemi n'ait pas vent d'une arrivée clandestine.

En attente du retour

Jean Moulin reste une dizaine de jours à Londres avant de rejoindre Newmarket dans le Suffolk, vaste domaine appartenant à Lord Beaverbrook où il tue le temps entre ballades à cheval, jeux de sociétés, cartes et billard. Il apprend le chiffrage et déchiffrage des messages à l'aide de grilles et de clefs et effectue, sur le terrain de Ringway, à 10 km au sud de Manchester, les sept sauts en parachute nécessaires pour obtenir son brevet. Il fait des allers-retours à Londres pour rencontrer le général de Gaulle et les agents du BCRA.

Après un départ manqué mi-novembre pour raison météorologique, l'attente se poursuit, interminable. Le 31 décembre, il se rend une nouvelle fois à Londres pour obtenir un départ immédiat qu'il obtient le lendemain même. Le 1er janvier, il décolle pour la France.